Détournement de tournesols

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De l’induction d’un gauche dans le gravitationnel

Par une sorte de tropisme que la psychanalyse se garde en général de trop débusquer, ou du moins d’en tirer les conséquences (faut bien vivre, et fouetter les chats n’est pas une sinécure), toutes sortes de formules sont de la novlangue en toute inconscience, précisément parce qu’on ne s’en sert que dans leur sens ensoleillé comme si elle n’avaient pas de dialectique, et se donnent donc l’éclat de la vérité centrale et indiscutable.
Ce n’est pas un eclat merveilleux, c’est plus sournois –  comme un venin, disons – une force performative, cela suffit à fasciner, l’hypnose verbale fonctionne par le mésentendu, il n’y a que par le décapage poétique et le détournement du tournesol en nous qu’on peut regarder un peu la nuit, et, avec de la chance, les étoiles.

Sobriété.

Le premier mot de la novlangue est « libéralisme ».
Sa fortune, l’adhésion mécanique généralisée à ce terme, est la perfection d’un mensonge exploitant la soif de liberté inhérente à la civilisation qui s’est construite en la perdant en même temps qu’elle perdait la Nature. Elle s’est mise à préférer la posséder plutôt que l’incarner ou prolonger sa créativité.
Le mot « libertaire » tentait de déjouer le piège : mettre la version libertaire « je fais ce que je veux (et toi aussi) » en lieu et place du libéral « je fais ce que je veux (de mes esclaves) ».
Le « libéralisme » en a remis une couche ultra dans son propre sens avec « libertarien » (il y a une magouille du même tonneau avec l’invention d’un mot comme  « masculinisme », conçu pour suggérer la nécessité de ré-équilibrer les atroces dégâts faits par le féminisme)

Le tropisme est têtu : « Ni dieu ni maître » reste « instinctivement » entendu comme « Je ne veux pas me soumettre à un dieu ou à un maître », mais  l’occultation de sa part de nuit (« Je ne veux être ni dieu ni maître de personne ») suffit à réintroduire le libéral là-dedans.

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Une des innombrables caricatures de la quête de liberté en Occident et à sa suite, est la « liberté sexuelle », dont le vrai fantasme est l’accès illimité du mâle au corps des femelles gratuites, de Sade au Daesh sans rupture de continuité.
En plus d’être affreux, le truc est évidemment impossible, sauf à mener du priapisme au meurtre, et l’homme se retrouve avec un unique et ultime et inavouable barreau de prison indéboulonnable entre les jambes, pour lequel il cherche obsessionnellement un hâvre propre à le refroidir. La femme réduite au repos du guerrier a comme alternative de continuer librement à rester une chose ou déclencher les foudres, bref se soumettre ou disparaitre. Si elle disparaît, Priape perd son refroidisseur, recommence à chauffer, et repart librement à la chasse, bite en avant comme avec un flingue dans son dos.

Pourtant la notion de « libération sexuelle » a un potentiel d’étude fabuleux, mais il restera dans l’ombre tant qu’il sera ramené à des comptabilités de droits soigneusement distribués de part et d’autre d’une frontière intangible, qu’il s’agisse de droit aux putes de luxe ou à la pilule (ce n’est PAS symétrique, hey, le binaire est une arnaque).

Pas de liberté sans maîtrise, mais pas d’éthique dans la domination d’autrui, donc pas de maîtrise autre que celle de soi-même, la liberté se définira toute seule par l’expérience, si on l’aperçoit.
Dans un contexte déterministe, c’est chaud : intellectuellement quelque chose coince, (la base de la liberté (libertaire) déconstruit ET renonce aux prétentions libérales, adossées au libre-artibre, toujours brandi comme idéal mais toujours empoisonné par la culpabilité, ce qui rend invivable la responsabilité) c’est pourquoi Spinoza reste inaudible, paradoxal, et la dialectique devient arrogante et sûre de son fait (il faut juste être le dernier qui parle le plus fort) et court sans cesse après le rabotage des paradoxes, qui doivent être vidés de contradiction, écoulés, liquidés, compensés, aplatis, elle hiérarchise les polarités, donc engendre et entretient la guerre (des sexes), rien à voir avec l’harmonie yin-yang du Tao,  qu’elle fait tourner en bourrique (toujours plus à droite, et Pyrrhus à la fin, de toutes façons).

La frontière polarisante des sexes, comme moteur sine-qua-none de survie, n’est critique dans l’espèce que dans une situation objective de faible densité de population (vieux temps bibliques) ; à l’inverse, en temps de sur-densité, lui faire des trous, des portes, des passages, une élasticité, un no-sex land, des flous, des porosités, bref tout ce qui attendrit l’injonction reproductiviste devient une condition majeure de survie, donc de perpétuation. Donc la dialectique censée se jouer entre les pôles, (la vie binarisée de façon « fixe », en mode Napoléon posant l’état-civil comme loi de la nature) est caduque, par contre est paradoxale celle qui circule entre les dosages de polarisation et de dépolarisations nécessaires, les deux, isolés, correspondant également à des extrêmes invivables imaginaires, parce que dans la réalité, il y a juste un curseur homéostasique qui se balade sur l’échelle du temps. L’homéostasie ne saurait éterniser,  seulement perpétuer, et d’ailleurs on ne peut espérer mieux dans ce monde, parce que ça, c’est vraiment de l’ordre des lois naturelles. Il faudrait se souvenir que la vie nous comprend ET qu’elle est beaucoup plus longue, plus grosse, et plus durable que nous, dans TOUS les cas de figure. De même, quels que soient le grand cosmique et l’infinitésimal, on se promène dans l’intervalle, au beau milieu (sic, hic & nunc).
Si on éprouve vraiment un besoin psycho-affectif de synthèse cosmogonique, Gaïa pourrait faire une déesse acceptable : elle existe sans prétendre à l’infini, et, tout en nous incluant, nous dépasse amplement sur absolument tous les plans.

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Pour en revenir au petit florilège de tropismes de tout à l’heure, voici un de leurs cousins : la formule « jouir sans entrave », systématiquement séduisante par l’idée de perdre ses chaînes, mais ne liant qu’avec effort cette exigence à celle, éthique, pourtant induite également, de ne pas en poser à autrui : « jouir sans entraver » ce petit « r » final semble superflu, mais qu’il reste dans la pénombre est signifiant. Il est foncièrement dans la féminité de la langue qui semble se taire. S’économise, en fait.
La poésie de ce point de vue est toujours féminine. Comme toute la vraie musique, elle ne raconte rien, ou très peu, mais elle donne à entendre à qui veut écouter. Elle expire quand on la braille, sa chance est uniquement de sourdre (à ce propos, un Vladimir Vissotski a seulement l’air de brailler, mais non, son cri est un murmure de Jéricho, simple question de contexte).
Juste sourdre, ça n’est pas bien solaire, comme triomphe, mais c’est bien ce qui a fait sa résilience démentielle face aux rouleaux compresseurs des empires, elle est le refuge de « l’humanité [qui] se transmet de bouche à oreille » (G. Deleuze), un peu comme le ventre est le refuge de l’espèce face à la saison en enfer qui suit les neufs mois océans.

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Il me semble que le bouddhisme a déjà deviné que lire la vie entière comme un malheur est un moyen habile d’atteindre une mort heureuse et libératrice, (j’ignore jusqu’à quel point mon utilisation de l’expression « saison en enfer » est un détournement) et cette méthode-là semble beaucoup moins dévoyée que dans le christianisme, qui a bien senti que c’est pertinent (la « vallée de larmes », et tout) mais qui y est hostile, au fond, et qui préfère s’acharner à le garantir matériellement en ravageant complètement la Vie, afin que l’eschatologie soit désirable, (en l’ecrivant :  performativité du Verbe), et en escamottant la mort par la fourniture d’un fantasme de paradis censément viatique pour la suite.
Alors que lire la vie comme un malheur, (lire, interpréter et non écrire, fabriquer) serait suivre le courant (au besoin, appâte joyeusement le contre-exemple, suspends ta lecture, vas à la pêche!), courant qui veut que le temps qu’il reste à tirer s’amenuise, donc que le malheur à supporter va spontanément diminuant sans arrêt, sans qu’il y ait besoin de progrès historique : lire la vie (individuelle) comme un malheur ou plutôt comme la dernière étape d’un malheur ne devrait pas donner la moindre envie d’en remettre une louche, et si on le fait quand même c’est qu’on s’acharne à conserver le rêve de l’avenir radieux à grands coups d’assurances, (même quand l’avenir radieux a du plomb dans l’aile. De fait, ses ailes sont de plomb), à caresser des sortilèges masturbatoires comme la propriété, version ravageuse moderne de la fourrure qu’on volait jadis aux autres bêtes parce qu’on voulait vaincre le froid (sauf qu’à l’époque, il ne s’agissait pas encore de reconfigurer tout le mouvement de la planète comme une course de milliards de milliardaires potentiels, ainsi vissés dans la pauvreté de leur rêve).

Quand je suis née, on était environ 3 milliards d’ humain-es à bord. J’estime que bien avant cette époque,  l’injonction « croissez et multipliez » dans un sens littéral (génésique, quoi) était déjà un radical pousse-au-crime-parfait contre l’humanité. L’augmentation de la pression ET de la température multiplie exponentiellement les collisions stochastiques, généralise la guerre des solitudes pour le rapt des territoires, des corps et des esprits. (*).

(*) Os à ronger pour mathomanes only : Plus on s’entasse, plus nous ressemblons à des molécules de gaz confiné, plus nous obéissons à la loi de Boltzman. Jusqu’à un certain seuil cette loi « gère » la complexité. Après quoi une « catastrophe » « rené-thomiste » viendra » relaxer » le bazar. Effondrement.

Aujourd’hui, progrès accompli, on s’entre-pille. Et on ne sait pratiquement plus comment faire autrement, aussi « notre besoin de consolation est impossible à rassasier » (Stig Dagerman), et le verrou, pourtant purement virtuel, demeure (non qu’on n’aie pas la clef, libre, mais on préfère forger des tournevis compliqués, propriétaires, pour le démonter. Paradoxe de prisonniers paranoïaques. Tropisme s’éternisant.
La compassion peut toujours trouver à s’employer, mais il faut d’abord sortir Narcisse du cycle infernal  évoqué dans un poème précédent (La Fugue).
C’est ça, la charité bien ordonnée : on te dit où elle commence, pas de  t’arrêter là  (encore un tropisme à dégauchir, tiens).

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En attendant, on crève sous le poids des promesses, (le spectacle qui déborde) le summum de la dette impayable et des actifs pourris est placé dans le coffre de Dieu, a présent sommé de reconnaître que lui-même ne peut plus payer, et qu’il nous doit beaucoup, avec tout ce qu’on lui a réclamé (il a beaucoup servi, en tant que maître).
Et le christianisme de marché de se rejouer compulsivement la saynète de l’eucharistie en détournant de moins en moins discrètement les clous sur les pauvres. Nietzsche ayant annoncé la mort du suprême mauvais payeur, nous vivons ici le temps où s’entretuent les endettés en paiement des créanciers.

Mais où sont-ils donc, ceux-là ? Tout le monde est endetté ??

En tous cas ils sont bien là, et on les entend de plus en plus se demander comment se débarrasser des débiteurs une fois établi que ces derniers resteront à jamais la fois insolvables, coûteux et vindicatifs. Des films à grand spectacle sont truffés de ce projet, ils fascinent comme des oracles et comme, en bons dévôts du libre-arbitre, nous sommes junkies de news sur l’avenir, on peut nous vendre n’importe quoi comme projet.

Comme l’espérance est violente,
On augmente la police

Le discours selon lequel les pauvres représentent un luxe que les nations riches ne peuvent plus entretenir est désormais dans toutes les arrières-cuisines du pouvoir. On évite seulement d’évoquer la proportion de surnuméraires …

De ce point de vue la Shoah elle-même fait figure de répétition générale, ou préparatoire, c’est ça qui est abominable (eh, Boutin, relativise, au moins, merde!). Mais dans la determination, si tout le passé est préparatoire de quelque chose « qui vient », il n’est d’autre  progrès que dans les soins palliatifs à nos errances, eux seuls se frayent fidèlement depuis la nuit des temps un chemin vers la lumière, ils admettent que celle-ci est dans la nuit et les étoiles : il ne s’agit pas d’y aller avec des machins motorisés, il s’agit d’arrêter de vénérer/s’approprier la puissance, pour recommencer à honorer le flux, de la source à l’estuaire, ce que maintes cultures du passé ont a peu près su faire, mais ont été assez « heureuses » pour ne pas laisser d’Histoire suffisante à nous édifier. « Heureuses », voire, c’est une façon de parler, bien sûr, je n’idéalise pas spécialement les vieilles méthodes, mais au moins sur ce point – de la nécessité de s’harmoniser avec le Cosmos –  il est clair que toute notre science, la COP21, toussa, ne leur arrive pas à la cheville. Ça nous vient du fait d’avoir adoré la rationalité comme un dieu (le rationalisme comme religion, accouplé au puritanisme comme éthique : fécondité métastatique) au lieu d’en user comme outil, merveilleux comme un outil, parfaitement utilisable par l’amour et pour lui, coco, mais trop facile à asservir par des sophismes aux dogmes les plus infâmes et les plus assassins.
La soif de la puissance est démultipliée par son ombre portée de vulnérabilité, (entonnoir vicieux, infantilisme dictateur, inflation).
C’est là l’efficacité même du terrorisme, (dans ses formes contemporaines : un suicide assisté par l’ivresse du meurtre), du nihilisme : leur plan d’accès au rien du repos a pour horizon indépassable une interminable bataille générale, (boucle de rétroaction positive), c’est le chaos qui s’éternise. Se raffine de cruauté. S’approfondit. Il y a belle lurette que nous avons plus de science et de savoirs qu’il n’en faudrait pour faire du monde accessible un authentique paradis, mais l’energie que nous concentrons dans nos bombes contient très rationnellement l’intention qu’elles explosent : elle sont conçues pour ça. C’est inhérent. Elles « veulent » exploser, en somme, donc c’est pas nous …

Si elles pètent (le pire n’est jamais certain), nous mourrons innocents, et dépouillés au delà de la moelle, (dépouillés de fierté, aussi, car quelle fierté gardable après avoir inventé un droit à la bombe atomique au nom d’une « éthique » de dissuasion, salopards ?), on espèrera vaguement que Dieu n’aura rien vu, qu’il évitera même d’exister, pour gagner notre paix honteuse, en cachette, en fait c’est ça l’idéal chrétien à la sauce positiviste : se planquer, abolir la conscience, faute d’en pouvoir extirper le dégoût de soi accumulé dedans, le transhumanisme, l’OGMisation de toute la biosphère, n’importe quoi, mais ailleurs, sans un regard sur la ruine qu’on laisse dans son sillage : devant, l’herbe est plus verte, façon Attila.

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Si bien caché-es que vous soyez dans l’ombre de votre grotte inconnue, baisez dans la lumière.

Il faut vivre dans la lumière, sans posséder le Soleil, donc tourner nos radars internes vers la nuit étoilée, même (et raison de plus) si un tiers de l’humanité, ai-je lu, ne voit plus jamais la Voie Lactée à cause des éclairages urbains,  il faut se tourner vers le murmure, autant ami du silence que de la parole échangée, de la voix que de l’oreille, par quoi se transmet et circule l’humanité.

Un des grands travaux que devraient (ré)apprendre les musicien-nes sans relâche serait la pratique d’instruments mélodiques, ou peu polyphoniques, non amplifiés, de faible puissance, en des oeuvres courtes avec toujours une part obligée non nulle d’improvisation, et en dosant chacun-e selon son caractère, solos et ensembles. La vieille tradition occidentale a cela aussi dans sa mémoire, même si c’est encroûté à mort sous les lambris de Pleyel.

Un travail possible serait se reprendre tout le répertoire baroque, par exemple, en redistribuant/réinventant complètement l’instrumentarium, par transcriptions et en faisant de cette redistribution l’innovation interprétative elle-même. (Et au diable les intégristes : on peut aussi jouer Bach avec un piano, pas besoin qu’il coûte 100 000 balles, d’ailleurs : « Un piano accordé et qui fonctionne permet de faire de la musique » (M.-A. Estrella). Une fugue de Bach, c’est plusieurs monophonies en bonne intelligence.

Et repenser toute la musique en tant que permaculture.

Il y aura énormément de ratages, (pas tant que ça d’ailleurs, si on est sobre en performances et en conserves) mais bon, la Nature est généreuse, vois les spermatozoïdes : chacun a-t-il tellement de valeur qu’il faille tout conserver comme des propriétaires ? Combien faudra-t-il de viols et de Civitas pour encore augmenter leurs taux déjà oncologiques de réussites ? Nous ferions un travail moins idiot, puisque nous voulons travailler.

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Tu crains donc tant que ça de revenir à la bougie ?

C’est vrai, avec le vent qui se lève, ce sera un miracle qu’elle puisse rester allumée.

Parfois, j’ai froid de la vie qui passe
mais je  me souviens que toute chose est  éphémère.
Alors je sais que ma tristesse n’est pas une nature, une éternelle essence,
et qu’elle passera, comme le frisson de la brise sur l’étang.

La solution du bruit tient dans le murmure de quelque chose