Un livre grimpant (5)

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     CHAPITRE 5

Une défaite à la Pyrrus

J‘ai vécu une vie (ou plutôt – assez largement – une survie), en n’utilisant qu’avec avarice une ressource rare qui était ce que j’appelle aujourd’hui mes défenses immunitaires, entendues au sens large comme l’ensemble des processus internes favorables à la preservation de ma personne, individuelle, tant physiquement que psychiquement, bref, le maintien entre l’intérieur et l’extérieur d’une opacité nécessaire et suffisante pour qu’existe une relative autonomie d’un sujet cohérent (relativement stable, fidèle à soi, capable de se regarder en ligne droite aussi loin que possible dans le passé).

Les circonstances m’ayant donné une porosité démesurée au donné du monde, l’accumulation de signaux, de savoirs, de visions, de pressions diverses (celles auxquelles on cède dans la dépression) m’a très tôt interdit de multiplier tous investissements dans le désir du monde, un peu comme quelqu’un qui précisémment n’aurait pas beaucoup de défenses immunitaires.

La transition dans cette prespective a été pour moi un coup de force, car elle supposait au moins temporairement une sollicitation massive de ces défenses afin que j’accède à des savoirs et énergies supérieures à ce qui est collectivement, médicalement et consensuellement admis comme relevant du champ du possible. Bref, je savais que je prenais un crédit sur mes ressources sans certitude de pouvoir équilibrer la balance à la sortie du processus. Et puis je pourrais le dire sous maintes formes : le geste de réaliser une transition, avec ce qui s’imposait à moi comme cahier des charges minimal non négociable, nécessitait d’admettre que je n’aurais jamais, au mieux, qu’une seule fenêtre de tir, un seul moment juste, après lequel n’avoir pas agi ET réussi comportait un risque massif de mourir dans le regret. Cette fenêtre une fois en vue comportait bien une certitude, c’était qu’elle allait se refermer très vite et définitivement. C’est à ce risque que la reflexion m’obligeait à me confronter, il me fallait faire cette chose atermoyée depuis des décennies : décider.

Trente secondes avant de quitter le nid pour la première fois, l’oisillon ne sait pas voler. C’est un tout pour le tout qui se joue, la connaissance est l’action elle-même, point incandescent de rencontre du désir et de la matière, de la conscience, de la poésie, une sorte de perfection du parachutisme, si l’on veut., consistant dans le pari qu’on saura faire, au sortir de l’avion, en temps réel, les gestes nécessaires pour arriver au sol à une vitesse compatible avec le respect de la vie.

Une foi  d’airain en la démarche étant bien entendu le carburant obligé de toute l’étude préalable, seule une identité bien assise et sans ombre à elle-même y pouvait prétendre.  Et puisque c’est la vie qui est en jeu – sens inclus, car j’entends là évidemment davantage que la seule survie – ,  il va de soi que c’est la plus ancienne et tenace orientation de cette vie qui doit se ramasser en un noyau concentré incoercible pour se couler dans cette unique fenêtre de tir, ce passage de la porte sans porte, cette permission de minuit.

Bref : si tu veux tout le magasin, faut payer avec toute ta banque, en gros.

On trouvera ailleurs maints récits personnels de cette aventure, certains aspects sont récurrents, d’autres sont plus exceptionnels, mais le détail du processus individuel importe peu, mon anecdote est sur ce plan banale, seuls les dosages de ses ingrédients me sont singuliers ; la transidentité est d’abord et avant tout une nécessité de reconnaissance de soi par soi, elle commence par une carence structurelle de possibilités perennes de vivre selon les modalités « non-trans », c’est tout. C’est pourquoi, tout en me reconnaissant assez peu dans certaines des  histoires des unes ou des autres, je n’ai pas eu de peine à me ressentir une solidarité sans discussion avec un « nous » englobant des choix pratiques variables dont la population générale ignore la diversité. Ce « nous » est l’identé transgenre elle-même, qui me faisait écrire il y a deux ou trois ans, de mémoire : « il y a un peuple trans », même si je ne crois pas vraiment à l’existence d’une communauté , trop petite, trop faible et trop éclatée, eu égard à l’énormité des cicatrices que nombre d’entre nous portent encore de la guerre de naissance que nous avons menée grosso-modo depuis le milieu du siècle passé, bien souvent dans un isolement misérable, et qui ne trouvent en général d’apaisement que par l’expérience de la durée dans le genre recouvré, avec au bout du compte, une certaine envie de s’éloigner du champs de bataille, l’envie d’oubli … qui sera presque possible si la vie rejointe est elle même une vie vivante. (Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit : l’oubli, ici, n’est certainement pas l’amnésie, c’est seulement le classement de l’affaire propement réglée, non l’incendie des archives …)

Ceci étant compris, découvrir au sortir de sa transition qu’on est atteinte d’un cancer du poumon déjà métastasé n’en est pas moins  une belle vacherie, mais que l’analyse tempère par le constat d’une certaine logique : j’ai taper fort dans les réserves immutaires pour cela, montrer une combativité (subjectivement) anormale, mettre à nu, puis à bas la férocité du doute, exiger de la dureté d’une pensée habituée au flottement océanique, sommée par la lame de fond de résister pied à pied à la menace frontale de couler pour de bon, etc. L’enjeu était quand-même de sortir de plus de trente années de dépression chronique … Et le fait est que j’en suis sortie, passablement épuisée.

Mais c’est fait, donc. Et ça tombe bien, parce que la dépression eût été la meilleure alliée du déclin devant l’OVNI qui s’est dessiné au début de cette année dans mes premiers scanners, et j’ai heureusement pu la foutre par terre avant. C’est donc une « ressource » que je ne laisserai pas au crabe, tandis que la suite me permettra d’explorer d’autres aspects de la médecine moderne que le pudibond strapontin laissé aux trans’ par la secte SOFECT : me voilà dotée à présent d’une maladie honorable, vachement grave, mais pour laquelle la compassion publique maximale est acquise – ainsi, par exemple, au centre anti-cancéreux, personne  ne m’a craché dessus d’avoir fumé compulsivement pendant 35 ans – c’est en arrêtant quelques mois avant de transitionner que j’ai compris à quel point fumer m’avait « servi » à procrastiner : la petite monnaie du diable, disons, celui qui n’accepte jamais la monnaie de singe … . J’avance (quasi) tranquille, parce qu’il ne s’agit pas pour moi de lutter contre un ennemi, mais bien de conforter et d’approfondir la paix après la victoire qui précède, et ma maladie, je la vois aujourd’hui comme une défaite à la Pyrrus : l’essentiel en est sorti gracié …

C‘est ce qui reste dans le réservoir des ressources non renouvelables qui fixera le terme de l’aventure (à suivre, ah …). J’ai quelques arguments. Je suis rompue aux économies, et j’ai plus que jamais envie de jouer. La sobriété s’impose, désormais drastique, mais qu’importe puisqu’elle n’est pas triste.

***

Pour finir, voici un poémuscule récent, dont j’ai déjà filé la primeur à mes potes de Café-Lounge ftm-info …

Le témoin

Je m’étais habituée pendant des années à dire quelques mots au miroir
trois fois rien, pas grand’chose, mais assez souvent, histoire, au moins pour essayer,
de l’amadouer

Ce soir, passant par là sans penser m’arrêter,
j’ai jeté un oeil
à la dérobée

il a souri le premier.

***

P.etit S.upplément (MàJ – 03/07/2016) – Le 21 Décembre 2014, j’écrivais le chapitre 3 de ce Livre Grimpant, (La bagnarde) dont la fin a des résonnances aujourd’hui étranges : c’est en effet un an après jour pour jour que j’ai ressenti la douleur thoracique  qui m’a amenée à la radiographie , puis au scanner ayant révélé ma maladie actuelle ...

2 réflexions au sujet de « Un livre grimpant (5) »

  1. Je te lis Anne-Lise et ce que je peux dire pour l’instant c’est que je reçois tes mots ciselés par la passion …passion du verbe certes et surtout passion pour la Vie…je perçois une volonté farouche une sensibilité aiguë un regard qui embrasse Tout et plus encore. Un cœur qui bat haut et fort…des idées qui foisonnent comme une gerbe d’étincelles. Bref une Anne-Lise qui me donne envie d’explorer son univers autour d’un verre d’un bon vin et/ou d’un repas qui ravit nos papilles…un moment ou des moments pour découvrir qui tu ES au cœur de cette plume qui s’envole ici et ailleurs…

  2. Voilà une belle invitation, enchâssée dans un portrait bien flatteur,
    mais bon j’en suis très fière,
    je dois sûrement le mériter … ;-)
    (cela dit chuis pas fane du jus de la treille, on devra dénicher quelque variante, hé hé)
    A (très) bientôt, et félicitations, tu as de saines et honnêtes lectures, argh,
    c’est bien, continue !
    :-D

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