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Tentative de bouquin

Un livre grimpant (6)

CHAPITRE 6

Soleils d’Hiver …

Lorsque j’étais apprentie chez Master ARBORAL & Daughter, maison fondée en 1959 par F…, mon frère de l’ombre et forgeron en espièglerie) je consacrais mes riches heures à l’atelier de poésie réparatrice, et je m’étais spécialisée dans la confection de certains outils qui ont au moins partiellement conservé un peu de leur mystère. Le parfum en est presque éventé, pas tout à fait, comme ces flacons oubliés une fois vides, qu’on a gardés parce qu’ils étaient jolis, sans même plus savoir qui nous en avait fait cadeau – il y a si longtemps- et retrouvés tout secs, après du temps, au dessus d’une étagère. On découvre à l’ouverture qu’ils sont encore un peu hantés, mm-mm …
Au moyen d’un de ces délicats burins à mémoire, j’ai, dans ma dix-septième année, je crois, composé ce qui suit, par quoi je pouvais me croire au moins douée de mélancolie. Le style en est déjà suranné mais demeure imperturbablement enfantin, je crois que ça compense bien.

***

La Nouvelle Légende des Eaux d’ Ys – (1976)

C’est un beau matin de sinople
Où les artistes mettent leur outils
J’y vois des pavanes de pierres et d’aulnes
Des lys flottant parmi les mots d’azur

C’est un soleil de Décembre,
froid;
Une grande plaine et son amitié de nacre
Un étang et d’illusoires chevaux de feu
pénétrés de ma pensée directe
Mon geste et ma route
Une chambre et du lilas
Et de l’encens dans la fémorale gauche
Et de l’encens dans la fémorale droite
et des parfums qui s’amoncellent en silence

C’est un grand matin d’ivoire
De paix et de chêne
Un de ces matins froids et lumineux
Où je te rencontre encore pour la première fois

***

Voilà pour mes vieilles armoires, donc. Mais ce n’est pas tout … L’hiver est une bien classique provocation à la rêverie cacochyme, vois plutôt, daté d’aujourd’hui :

C’est l’après-midi, Novembre ensoleillé, pas glacial, on est allées chez Mamie et son homme. Elle vient d’arriver à 85 ans, et elle est bien fatiguée, elle voudrait la paix, on tâche d’en apporter un bout pour le café de l’aprème. Malade, j’ai tout le temps besoin de sieste, je monte à l’étage, plus personne n’y va guère, si ce n’est parfois l’ADMR, pour la lessive, ou moi, quand je suis rincée …

La chambre est ainsi disposée que si je me couche sur le côté droit, à cette heure et en cette saison, je reçois le Soleil en pleine figure. Je pourrais presque le regarder les yeux ouverts tant il est lui-même en mode hivernal, pas agressif pour deux sous … la fenêtre, le ciel et lui.

Il y a la paix dans cette chambre, j’entends la rumeur des voix au rez-de-chaussée, je me laisse bercer et m’offre une heure de limbes.

Au retour, je retrouve, yeux fermés, ma lumière à peu près à l’identique, j’en profite, je suis immobile, ma douleur a accepté de faire une trêve, en sorte que nul mouvement ne s’impose. Et tout mon corps baigne dans cette lumière orange que lui traduisent mes yeux, j’ai la respiration étonnamment ample, profonde et confortable (des années que je n’ai pas connu ça, bronchite, BPCO, et maintenant mon nénuphar …).

La tendresse du moment me fait penser que si c’était l’heure de partir, j’aimerais qu’il en soit ainsi, tout pareil, ne rien changer …

Mon tout premier souvenir d’enfance était un soir de la même lumière. Il est là, lui aussi, intact et silencieux. Fidèle.

***

Savoir qu’on peut partir tranquille enchante le choix de rester.

Un livre grimpant (5)

     CHAPITRE 5

Une défaite à la Pyrrus

J‘ai vécu une vie (ou plutôt – assez largement – une survie), en n’utilisant qu’avec avarice une ressource rare qui était ce que j’appelle aujourd’hui mes défenses immunitaires, entendues au sens large comme l’ensemble des processus internes favorables à la preservation de ma personne, individuelle, tant physiquement que psychiquement, bref, le maintien entre l’intérieur et l’extérieur d’une opacité nécessaire et suffisante pour qu’existe une relative autonomie d’un sujet cohérent (relativement stable, fidèle à soi, capable de se regarder en ligne droite aussi loin que possible dans le passé).

Les circonstances m’ayant donné une porosité démesurée au donné du monde, l’accumulation de signaux, de savoirs, de visions, de pressions diverses (celles auxquelles on cède dans la dépression) m’a très tôt interdit de multiplier tous investissements dans le désir du monde, un peu comme quelqu’un qui précisémment n’aurait pas beaucoup de défenses immunitaires.

La transition dans cette prespective a été pour moi un coup de force, car elle supposait au moins temporairement une sollicitation massive de ces défenses afin que j’accède à des savoirs et énergies supérieures à ce qui est collectivement, médicalement et consensuellement admis comme relevant du champ du possible. Bref, je savais que je prenais un crédit sur mes ressources sans certitude de pouvoir équilibrer la balance à la sortie du processus. Et puis je pourrais le dire sous maintes formes : le geste de réaliser une transition, avec ce qui s’imposait à moi comme cahier des charges minimal non négociable, nécessitait d’admettre que je n’aurais jamais, au mieux, qu’une seule fenêtre de tir, un seul moment juste, après lequel n’avoir pas agi ET réussi comportait un risque massif de mourir dans le regret. Cette fenêtre une fois en vue comportait bien une certitude, c’était qu’elle allait se refermer très vite et définitivement. C’est à ce risque que la reflexion m’obligeait à me confronter, il me fallait faire cette chose atermoyée depuis des décennies : décider.

Trente secondes avant de quitter le nid pour la première fois, l’oisillon ne sait pas voler. C’est un tout pour le tout qui se joue, la connaissance est l’action elle-même, point incandescent de rencontre du désir et de la matière, de la conscience, de la poésie, une sorte de perfection du parachutisme, si l’on veut., consistant dans le pari qu’on saura faire, au sortir de l’avion, en temps réel, les gestes nécessaires pour arriver au sol à une vitesse compatible avec le respect de la vie.

Une foi  d’airain en la démarche étant bien entendu le carburant obligé de toute l’étude préalable, seule une identité bien assise et sans ombre à elle-même y pouvait prétendre.  Et puisque c’est la vie qui est en jeu – sens inclus, car j’entends là évidemment davantage que la seule survie – ,  il va de soi que c’est la plus ancienne et tenace orientation de cette vie qui doit se ramasser en un noyau concentré incoercible pour se couler dans cette unique fenêtre de tir, ce passage de la porte sans porte, cette permission de minuit.

Bref : si tu veux tout le magasin, faut payer avec toute ta banque, en gros.

On trouvera ailleurs maints récits personnels de cette aventure, certains aspects sont récurrents, d’autres sont plus exceptionnels, mais le détail du processus individuel importe peu, mon anecdote est sur ce plan banale, seuls les dosages de ses ingrédients me sont singuliers ; la transidentité est d’abord et avant tout une nécessité de reconnaissance de soi par soi, elle commence par une carence structurelle de possibilités perennes de vivre selon les modalités « non-trans », c’est tout. C’est pourquoi, tout en me reconnaissant assez peu dans certaines des  histoires des unes ou des autres, je n’ai pas eu de peine à me ressentir une solidarité sans discussion avec un « nous » englobant des choix pratiques variables dont la population générale ignore la diversité. Ce « nous » est l’identé transgenre elle-même, qui me faisait écrire il y a deux ou trois ans, de mémoire : « il y a un peuple trans », même si je ne crois pas vraiment à l’existence d’une communauté , trop petite, trop faible et trop éclatée, eu égard à l’énormité des cicatrices que nombre d’entre nous portent encore de la guerre de naissance que nous avons menée grosso-modo depuis le milieu du siècle passé, bien souvent dans un isolement misérable, et qui ne trouvent en général d’apaisement que par l’expérience de la durée dans le genre recouvré, avec au bout du compte, une certaine envie de s’éloigner du champs de bataille, l’envie d’oubli … qui sera presque possible si la vie rejointe est elle même une vie vivante. (Ne me fais pas dire ce que je n’ai pas dit : l’oubli, ici, n’est certainement pas l’amnésie, c’est seulement le classement de l’affaire propement réglée, non l’incendie des archives …)

Ceci étant compris, découvrir au sortir de sa transition qu’on est atteinte d’un cancer du poumon déjà métastasé n’en est pas moins  une belle vacherie, mais que l’analyse tempère par le constat d’une certaine logique : j’ai taper fort dans les réserves immutaires pour cela, montrer une combativité (subjectivement) anormale, mettre à nu, puis à bas la férocité du doute, exiger de la dureté d’une pensée habituée au flottement océanique, sommée par la lame de fond de résister pied à pied à la menace frontale de couler pour de bon, etc. L’enjeu était quand-même de sortir de plus de trente années de dépression chronique … Et le fait est que j’en suis sortie, passablement épuisée.

Mais c’est fait, donc. Et ça tombe bien, parce que la dépression eût été la meilleure alliée du déclin devant l’OVNI qui s’est dessiné au début de cette année dans mes premiers scanners, et j’ai heureusement pu la foutre par terre avant. C’est donc une « ressource » que je ne laisserai pas au crabe, tandis que la suite me permettra d’explorer d’autres aspects de la médecine moderne que le pudibond strapontin laissé aux trans’ par la secte SOFECT : me voilà dotée à présent d’une maladie honorable, vachement grave, mais pour laquelle la compassion publique maximale est acquise – ainsi, par exemple, au centre anti-cancéreux, personne  ne m’a craché dessus d’avoir fumé compulsivement pendant 35 ans – c’est en arrêtant quelques mois avant de transitionner que j’ai compris à quel point fumer m’avait « servi » à procrastiner : la petite monnaie du diable, disons, celui qui n’accepte jamais la monnaie de singe … . J’avance (quasi) tranquille, parce qu’il ne s’agit pas pour moi de lutter contre un ennemi, mais bien de conforter et d’approfondir la paix après la victoire qui précède, et ma maladie, je la vois aujourd’hui comme une défaite à la Pyrrus : l’essentiel en est sorti gracié …

C‘est ce qui reste dans le réservoir des ressources non renouvelables qui fixera le terme de l’aventure (à suivre, ah …). J’ai quelques arguments. Je suis rompue aux économies, et j’ai plus que jamais envie de jouer. La sobriété s’impose, désormais drastique, mais qu’importe puisqu’elle n’est pas triste.

***

Pour finir, voici un poémuscule récent, dont j’ai déjà filé la primeur à mes potes de Café-Lounge ftm-info …

Le témoin

Je m’étais habituée pendant des années à dire quelques mots au miroir
trois fois rien, pas grand’chose, mais assez souvent, histoire, au moins pour essayer,
de l’amadouer

Ce soir, passant par là sans penser m’arrêter,
j’ai jeté un oeil
à la dérobée

il a souri le premier.

***

P.etit S.upplément (MàJ – 03/07/2016) – Le 21 Décembre 2014, j’écrivais le chapitre 3 de ce Livre Grimpant, (La bagnarde) dont la fin a des résonnances aujourd’hui étranges : c’est en effet un an après jour pour jour que j’ai ressenti la douleur thoracique  qui m’a amenée à la radiographie , puis au scanner ayant révélé ma maladie actuelle ...

Un livre grimpant (4)

CHAPITRE 4

Les enfants de 14

Henri avait 8 ou 9 ans quand a éclaté la Grande Guerre.
(La Der des Der, comme d’hab)

Il est sorti de l’école vers 11 ou 12 ans, comme la plupart des mômes pauvres de ce temps.
A cette époque il n’y avait pas de chômage, même pour les enfants ..
on lui a trouvé une place chez des paysans …

Je ne sais que des bribes.

Noémie, morte l’année dernière à 106 ans fut sa femme. Pas davantage d’études, mais elle, à 90 ans, pouvait encore rédiger des lettres de trois pages sans une faute d’orthographe.
Son mari (puisque Noémie était ma grand’mère, voilà, vous savez tout) avait de son côté, quasi tout oublié.

Sauf les chiffres.

C’est utile, les chiffres, par exemple, dans la charpente.
Henri a été charpentier, un temps.

Au régiment, il a eu l’occasion de voir Chartres.

Chartres.

50 ans, après il en parlait encore, à moi seul(e),
comme en secret, disant :

« Pito … la main humaine, tu comprends ?
La main humaine … c’est ELLE qui a fait ÇA … »

Il a aussi travaillé dans les carrières de Pagnac, en Limousin.
Il a fini en élevant une douzaine de vaches, avec Noémie.

Elle savait bien négocier et vendre les veaux, les vaches, et quand l’un ou l’une  partait chez le marchand, grand’père tombait malade.
Trois jours, des fois.
La Rouge, la Mignonne, limousines classiques, la Sorayah et sa fille la Farah, vaches normandes, et puis les cochons, Pompidou et Couve-de-Murville … : même pour les bouffer ensuite, on nommait encore ces animaux, à l’époque.
J’ai apprivoisé une poule, la Kôh, une amie qu’ils ont eu la gentillesse de laisser mourir de vieillesse.

Noémie a passé son permis à bientôt 70 ans, sur une Diane automatique, c’est avec elle au volant que j’ai connu les plus fabuleuses trouilles routières de ma vie.
Elle a aussi voulu une télévision. (Elle portait la culotte, Noémie)

Devant la TV, Henri, qui ne savait plus ni lire ni écrire depuis belle lurette, jouait l’imprécateur, apocalyptique et goguenard :
« Cette machine a été inventée pour penser à ta place. Elle MENT, sans arrêt. Elle fera de toi ce qu’elle voudra, Findo ! ».

Noémie pensait : « Chante, beau merle »,
et quand le grand père est mort elle a regardé tous les jours les Feux de l’Amour, sans même avoir besoin de passer par une maison de retraite où ce genre de programme semble obligatoire.

Le grand’père est parti bien plus tôt qu’elle, fin des années 80, sans plus toute sa raison, les derniers jours, m’a-t-on dit, et Mamie est restée seule avec sa fille Renée, devenue veuve elle-même un an plus tard, qu’elle n’a jamais aimée, et dont je t’ai parlé dans le premier chapitre. Ma mère, donc.

Le grand-père savait des choses, dont se taire, et le jardin.

J’ai couru après ces héritages, mais sauter la génération intermédiaire a suffi à en diluer l’absolue nécessité, en sorte que je n’ai rien appris du jardin, et suis restée infirme de ça,
et j’ai gardé une croyance dans la parole, sans savoir à mon tour s’il faut s’adapter à la guerre, à la paix des cimetières ou celle des supermarchés.

***

Il faudra bien un jour que je me décide une fois à voir Chartres, ne serait-ce que pour savoir enfin si, oui ou non, j’ai bien compris ce que me disait Henri, le petit paysan illettré de la Grande Guerre.

Un livre grimpant (3)

     CHAPITRE 3

 La bagnarde

J’ai tout inventé …
Ces matins glaciaux, cette gare décevante, post-soviétique et ses piliers qui suintent, son horloge cassée, au secteur jamais remplacé entre 4 et 7 heures, et sa lumière pisseuse comme un verdict des années trente.

J’ai tout inventé comme si c’était hier.
Ces autorails rouge et jaune, et leurs bouchons de reservoirs maculés par des décennies de gas-oil, ces herbes noires à moitié crevées entre les rails et jusque dans les fractures du goudron sur les quais, ces annonces sépulcrales et mécaniques, inécoutables à force de réverbération, ces injures de la vue, du son, de la peau, la peau de l’enfance, ces voyages minables vers l’éducation, ces lycées laids comme des gares, leurs chansons d’autobus pourris, de rugbymen boutonneux, leur virilité de salle de garde, toute cette prodigieuse et fière bêtise paramilitaire de l’administration et ses troupeaux de futurs soldats contents .

J’ai tout inventé comme pour tout jeter, et puis ça s’est jeté tout seul.
J’ai livré mon adolescence à l’oubli comme une chrétienne aux lions, avec une joie incendiaire et féroce, comme si vraiment l’enjeu était de n’être rien, oh, certes pas pour leur plaire, mais bien pour m’effacer une  bonne fois du champ de leurs yeux morts.

Et puis les hôtels, les déménagements, les logements, ah les « logements » pour « employés modestes » (parce que j’ai vu ça aussi, l’habitat se changeant en logement, le travail en emploi, l’amour en sexe) …

Avec le paternel, parfois, j’allais à la pêche.
Un gardon, puis un autre. Je tâchais de zigouiller des gardons à la pêche dans l’espoir qu’il me parle, et même de le rencontrer, mais ça n’a pas marché. Mon père ne savait ni arrêter les trains, ni détruire les lycées, il avait vu la guerre, aussi, le soir venu, gardons ou pas, les Dimanches méritaient bien la haine que disait la chanson.

J’ai tout inventé, et le temps, ce précipice … il faut faire court.

Cette chambre a un peu hérité de la tristesse du service public, et aujourd’hui je sais que je pars, juste un peu avant lui. L’infirmière est venue changer ma perfusion ; professionnelle, elle fait celle qui ne sait pas ce qu’a dit le Docteur, mais le Docteur va passer cette après-midi, et moi j’entends bien dans sa voix la majuscule qu’elle donne à ce bonhomme.

Mais oui, jeune Laeticia, garde tes salades, va, je ne le verrai pas, laisse moi

Seule, je regarde mon goutte-à-goutte qui brille
dans la lumière insolente de l’été

Dernière clepsydre

Un livre grimpant (2)

       CHAPITRE 2

Eh bien, allons-y tout sec :

Tu as lu mon premier chapitre ? Sauf faiblesse ultérieure, (ce qui n’est pas exclu tellement je suis fleur bleue et coeur d’artichaut – assumée mais pas toujours capable de freiner avant le ridicule) c’est le dernier de cette manière :
Je hais toutes ces biographies « psychanalyse-mon-nombril-thérapies-catharsis-confessionnelles », recherche du compromis idéal entre le nettoyage des poubelles dans l’oreille de n’importe qui, et l’hypothèse caressée dans l’ombre de faire rentrer une petite somme gratifiante sur son compte, sauvetage du monde et découverte de l’âme soeur par le truchement d’un machin bouleversant de vérité, ces « Au delà des épreuves, un hymne formidable à l’Amour et à la Vie »   et toutes ces âneries conçues pour te taper dans l’oeil au kiosque de la gare, ô sincère lecteur-e qui n’a rien d’autre à foutre qu’à meubler de ce brûlot le desespoir de ton métro matinal, insultant ton sommeil jour après jour à l’année longue, te vidant peu à peu de toutes tes chances de joie parce qu’il faut bien que tu tâches de sauver à ton travail ton droit de ne pas mourir de faim …

Mais moi, je ne veux pas écrire une nouvelle merde à faire pleurnicher le chrétien. Le dieu éventuel m’en garde.

Ce livre sera celui des mensonges.

Les mensonges médicaux, les mensonges de l’État, les mensonges insufflés dès les origines aux discours trans’ réduits par la norme à la mendicité servile de nos parcours, la norme en tant que haine, la norme en tant que légitimité totalitaire, la norme en tant qu’ersatz de morale pour qui, faute de vie intérieure, n’a jamais rien à cacher, Mr l’agent, la norme intégrée par tant d’entre nous comme haine de soi à usage social, comme dette éternelle, l’incontestable tribut soumissionnel, et de toutes façons, l’argument massue.

La norme qui nous fait réciter n’importe quoi pour qu’un psychiatre daigne nous envoyer chez un endocrino, et qu’un autre puis un troisième, voire davantage, après examen détaillé de notre obstination, condescende à souffler à l’oreille d’un chirurgien, qu’en effet, il faut peut-etre faire quelque chose, et qui un peu plus tard nous obligera à déployer des trésors de ruses retorses pour tenter d’attendrir un procureur et un juge qui ne connaîssent strictement rien à nos métamorphoses (à preuve les dossiers monstrueux qu’il nous faut constituer, et le chapelet d’humiliations qui vont avec, pour coller au standard, il faut bien, et mériter un F sur la carte d’identité, un 2 sur la carte Vitale … ) et sont programmés pour s’assurer que le prix sera bien fort, la peine bien maximale …

Parce que le souci n’est pas l’existence de la norme, (il y en aura dans la plus authentiquement libertaire des communautés), même pas celle de stéréotypes, même pas celle de la généralité des comportements et des habitudes ordinaires, tant qu’elle n’interdit point le respect, ni la reconnaissance d’autrui, toutes singularités indifférement oubliées ou admises, à défaut d’être toujours compréhensibles –  inexplicables en vérité, y compris à nous-mêmes

Le souci est dans la prétention arbitraire de la norme à représenter le bien, voire le bien absolu, inusable justification de tous les crimes.

Politique sans dignité, religion sans spiritualité, rapports sans relations, respect des lois sans respect des gens, la norme n’est pas le bien, et ce dont je suis certaine, c’est que sa vénération collective est le fondement inconsidéré  de la barbarie dont le masque fait le spectacle de la civilisation.

Inconsidéré et seulement cela : l’explication par l’ignorance, oui, l’excuse de l’inconscience, certainement pas.

Le droit à l’erreur est inaliénable, mais il n’est acquis que si l’on se reconnaît un devoir de vérité.

L’excuse de l’ignorance dont usent à l’infini ceux qui en ont fait leur nid, leur police et leur gouvernement est l’alpha et l’omega du crime. Et c’est précisément ce dédouanement qu’offre la revendication de normalité.

La conformité aux modèles existants n’est rien, mais la prise de parti compulsive pour de ces modèles, vire invariablement à la torture, au viol, au vice et au meurtre.

Tant que nos métamorphoses trans’ ne sont pas parachevées, nous sommes obligé-es à cultiver névrotiquement un semblant de norme, évitant cahin-caha la rupture de rationalité avec nos juges et nos médecins, nous composons tellement avec l’ennemi que nous en intégrons autant l’air que la chanson, et c’est à cette fourberie technique qu’il nous faut rendre grâce, le temps qu’elle nous sauve, entourant d’une gangue puante, le joyau de la transformation, qui est ultimement une merveille sans nom, la seule pour nous qui neutralise les champs de mines,  les chemins de boue que nous a tracés la culture de mort à laquelle nous sommes assigné-es.

Je parle bien entendu de ceux et celles d’entre nous qui survivent à l’aventure.

Quand mes mensonges seront bien repassés, bien propres, je les mettrai sur ton étagère, et chez toi, les visitant rétablis dans leur verité première, tu pourras deviner, peut-être, les embrunts de nos Odyssées, la mélodie transcendante de notre prodigieux « chant fédéral de synthèse des sirènes et des gargouilles »…

 

Un livre grimpant (1)

(On dirait que ce serait l’ébauche d’un bouquin …)

CHAPITRE 1

     Maman n’est pas morte. Mais peu s’en faut.

J’avais 3 ou 4 ans quand j’ai cessé de l’appeler ainsi. C’était à la suite de quelque chose d’énorme, comme un chagrin d’amour, sans les filtres et les bons calculs des adultes solidifiés dans leurs fortins, sans les barrières idiotes de la morale et les petites omertas du quotidien que l’âge transforme si simplement en consensuelle lâcheté, enfin bref : en pleine gueule, avec la puissance de réception enfantine, toute neuve, intacte, pourtant si belle et fière dans le matin …

Elle est donc quasi-morte ce jour-là, il me faudrait 50 ans pour retrouver la confiance, et, Dieu, comme je l’ai voulu, comme je me suis bagarrée, pour réparer, pour comprendre, et puis pour préférer ne pas comprendre afin d’accepter, pour accorder le bénéfice du doute, l’excuse de l’ignorance, de cet inévitable défaut de talent qu’ont eu tant de mères à suivre un chemin standard dans lequel elles ne se reconnaissaient pas, ou si peu : même pas par conformisme (le conformisme est encore un choix – qu’elle n’a pas fait) plutôt par loyauté, parce qu’il fallait que ça marche, parce que c’etait comme ça, les années 50 … There Is No Alternative … pour les femmes, ce carcan-là n’a pas grand-chose de moderne, sais-tu ?

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